Le Moine facétieux et les deux alpinistes

Le 29.11.2015, par BernardF-05f, 1 commentaire


Le Moine facétieux et les deux alpinistes... C'était en 2010...

Introduction

Alpinisme, concilier la raison et la passion ?

Amis(es) alpinistes, nous, encadrants bénévoles, vous répétons à longueur de saison moult règles de sécurité, vous imposons des formations spécifiques pour participer aux couses en montagne... Notre unique objectif reste votre accès à l'autonomie en toute sécurité... mais, pour pondérer le propos, un simple rappel de l'échelle officielle croissante des risques d'avalanches : de 1 à 5. Le risque zéro n'existe pas en montagne !
Un guide de haute montagne, dans une conférence récente, nous rappelait qu'un grand nombre de victimes d'avalanches se comptent parmi les alpinistes et les skieurs de randonnée plutôt expérimentés et bien informés des risques encourus. Cette contradiction s'expliquerait par l'importance du facteur humain dans la prise de décision : analyse subjective des conditions, choix de l'itinéraire, abandon de la course projetée... difficulté à renoncer...
En fait, le conflit entre la passion et la raison...
Lectrice, lecteur, les acteurs du récit que tu vas découvrir, "elle et lui", pourraient être toi et un(e) ami(e), toi et moi. L'appel de la trace vierge, pour toi le skieur, le sommet mythique qui te fascine, toi l'alpiniste, le manque de poudre blanche....
Ce récit est réel, un conte avec une fin heureuse, un cri d'alerte, des faits, pas de jugement.... Et, que celle ou celui qui n'a jamais...

Le Moine facétieux et les deux alpinistes....

Il était une fois... tous les contes commencent comme cela ! Par un frileux matin d'hiver, d'abord ensoleillé, vallée de Chaudefour, neige fraîche en quantité, poudreuse à souhait... Deux alpinistes, elle et lui, heureux, impatients et attentifs, sont fascinés par le paysage grandiose qui s'offre à eux... Aucune trace, nature vierge, silence de début du monde... L'épaisse couche de poudreuse, le froid vif qu'ils ressentent, tout les attire vers le Ferrand, gardien de la vallée, et son complice à l'avant-poste, le Moine. La sagesse et la lucidité dicteraient de faire l'arête de la Crête de Coq... Mais le Moine, en fond de vallée, drapé d'un élégant manteau blanc, jette des clins d'œil furtifs pour séduire nos deux alpinistes sevrés depuis trop longtemps de dénivelé... La tentation est trop forte, les voilà en route pour le fond de vallée.
Tout est calme, luxe et volupté, alors à quoi bon partager les doutes qui s'insinuent.... La progression est lente dans cette neige qui n'est pas encore tassée, et le vent du sud ralentit aussi leur progression. Ce vent si fort qui les trompe sur la température exacte (vous connaissez l'échelle wind chill ?). Trois skieurs les dépassent, mais le temps ne compte pas, la magie des lieux domine...
Début du couloir sous le Moine, progression laborieuse en Z, ça brasse, ils réalisent à chaque pas leur erreur, mais aucun d'eux n'ose en parler. Elle est de plus en plus persuadée que tout va couler, elle s'y attend, regarde toujours le haut de ce sublime couloir... Pour autant, il n'est pas question de renoncer, l'envie est trop forte, le manque est trop grand. Un cri, les skieurs plus haut, et un grand frisson glace nos alpinistes, droit devant la coulée de poudreuse... Trop tard pour elle, la montagne bascule, le ciel disparaît, revient, le haut en bas, le bas en haut ! La poudreuse s'invite partout, sous les vêtements, entre les vêtements, dans les yeux, le nez, la bouche, sous le casque... C'est le tambour d'une monstrueuse machine à laver remplie de blocs de neige compacte, c'est un match de boxe injuste et inégal. Elle perd son piolet, ne voit plus le jour, tout est noir, blanc, si rapide, si douloureux. Lui, impuissant, tétanisé, la perd de vue, la revoit, la reperd, désespère... Que pourrait-elle bien faire pour s'en sortir, pour respirer, pour émerger de ce tsunami ?
NAGER ! Oui, nager, bouger les épaules et les bras, malgré les coups, malgré cette masse qui malaxe son corps. Et, hasard, miracle, qu'importe, ça marche, elle revoit le jour, le silence revient, assourdissant, la montagne est de nouveau immobile, elle redécouvre le paysage...

Le Moine facétieux adore la visite des belles alpinistes et quelquefois les protège ; alors, lorsque le grand tourbillon blanc s'immobilise, elle est meurtrie, désorientée, mais elle remercie le ciel et le Moine ! Si le terrain s'y était prêté, l'avalanche aurait coulé, coulé encore et elle aurait lutté, lutté encore, dans un combat inégal, jusqu'en bas, aucun moyen de s'arrêter face à une telle puissance.

Les contes ont par bonheur des fins heureuses, et ont traditionnellement une morale, pas celui-ci ! Et que l'alpiniste qui n'a jamais cédé à sa passion plutôt qu'à la raison... (la passion a ses raisons que la raison ne connaît pas !).
En forme de conclusion, pour tenter d'éclairer nos courses à venir, le narrateur vous propose une analyse objective a posteriori des conditions du jour, analyse que la sagesse commanderait de faire avant chaque sortie !

Merci à la belle pour la confidence de cette aventure dont le récit a pour unique but de nous inciter encore et encore à la prudence et à la modestie face à la montagne.
Quant à moi, je ne regarderai plus jamais le Moine comme avant ! et toi ?

Bernard, le narrateur.