Tour du mont Perdu en itinérance en juillet-août 2023

Le 15.08.2023, par GeorgesS-685


Auteur : Edouard Vuillemin.

J 12 - Le module oblong s’enfonce dans la stratosphère terrienne.

Vagamaya dresse deux de ses tentacules vers la console de pilotage pour lui indiquer latitude et longitude de la destination finale : cirque de Gavarnie, Europe sud occidentale. Le cylindre spatial perce le manteau nuageux strié d’éclairs de chaleur. Un couvercle gazeux surplombe un vaste cirque que seul l’écho des réacteurs parvient à perturber. Semblant s’amuser avec le relief accidenté, Vagamaya fait basculer l’astronef par la brèche de Roland. Le terrain concède enfin une aire propice au stationnement suspendu, au-dessus d’un bâtiment austère qu’un écriteau nomme «  Refuge de la Brèche, 2578 m ».

Vagamaya et ses quinze filles s’extirpent de l’habitacle et pénètrent dans l’édifice que scrutent leurs dix paires d’yeux. Quelques sacs à dos gisent autour d’un poêle devant une rangée de casiers. Picagoya, la cadette, glisse une nageoire dans un casier entrouvert. Son tentacule s’empare d’un carnet.

« Maman, il y a des choses écrites sur cet objet. Tu sais ce que ça veut dire ? »

Vagamaya bondit vers sa petite et, tandis que toutes les sœurs dessinent un arc de cercle autour d’elles, saisit le carnet et le caresse de son tentacule le plus court. Ce dernier devient braise, les milliards de neurones de ce bras fouillent l’encyclopédique mémoire que consulte Vagamaya .

«  Cette civilisation comptait cinq mille langages, et celui de ce carnet s’appelle le français, dialecte mille ans utilisé, et basé sur l’alphabet latin. Les humains utilisaient l’écriture et la lecture pour communiquer des informations qu’ils voulaient durables.

Ce carnet se présente comme « Journal de bord du tour du mont Perdu - 30 juillet 2023 »

 

Arrivée sur le cirque de Gavarnie

 

J 1 : tique ou punaise 

Nous voilà tous les six : le mentor, l’experte, la leader, la guérisseuse, le sage, le chroniqueur. Et ce soir sept : Cyril l’athlète nous retrouvera aux Espuguettes .

Thierry revêt un pantalon léger et porte son sac avec l’aisance d’un montagnard averti. J’adore les vannes de Thierry, ça donne un côté poil à gratter à nos échanges très policés en ce début d’aventure. Mais plus encore, Thierry compense son manque de rondeur par de fréquentes prises de hauteur sur les choses essentielles de la vie. Thierry, c’est le sage de la bande, est-ce pour cela qu’il nous annonce qu’il nous abandonnera demain et nous retrouvera jeudi au terme de notre parcours ?

Attristés par cette nouvelle, nous décidons d’éviter les punaises du refuge des Espuguettes en plantant nos tentes au pays des tiques parmi moutons et vaches. Le refuge au crépuscule surplombe une mer de nuages d’où émerge le majestueux cirque de Gavarnie.

 

Vue du refuge des Espuguettes.

 

J2 : bivouac au lac, ça claque 

Guillaume s’habille en Fécathon, ça lui fait du bien. Et nous aussi d’ailleurs, nous en parlons tous les jours, c’est fou comme on trouve plein de trucs chouettes à se dire sur Fécat’. Guillaume est un prince des Pyrénées, il en connaît tous les sommets. J’ai fait quinze fois la HRP (1) rien qu’en l’écoutant. Un casque avec réalité augmentée ne saurait égaler le savoir de Guillaume sur le pyrénéisme. Ainsi que sur l’art du bivouac ! Je ne perds aucun enseignement de mon mentor en enrichissant une liste du parfait randonneur : panneaux solaires, mini sac à dos à point, miel…

Nous avons basculé en Espagne via le col de Tuquerouye. Le couloir final nous a rappelé « qui c’était le patron…. » Le refuge de Tuquerouye est niché dans la paroi, et la vue depuis sa terrasse nous offre un paysage exceptionnel : ça y est, nous avons trouvé le mont Perdu ! Il domine le lac du Marboré dont les eaux turquoise nous attendent pour le bivouac ce soir. 

Maintenant libérés de leur fardeau de sacs, les trois hommes du groupe s’autorisent une escapade au petit Astazou.

“Maman, maman, c’est quoi un homme ?”, s’esclaffe Patinaya, la numéro 5 de la fratrie. En vérité, Patinaya est la huitième de la portée mais seules les fécondables comptent.

La maternelle Vagamaya entoure ses petites de son plus long tentacule : ”Les hommes correspondent à nos fécondeurs, leur unique fonction est de nous procurer les gamètes pour nous reproduire. Une portée idéale se compose de 90 % de fécondables, nous toutes ici, et 10 % de fécondeurs, que nous élevons dans des glacières pour garantir la vivacité des spermatozoïdes. C’est étrange, cette civilisation semble avoir accordé une inexplicable liberté aux fécondeurs”

Puis Vagamaya reprend la lecture devant les 150 paires d’yeux grand ouverts sur la respectable mater.

  

Ascension de la brèche de Tuquerouye

 

Vue sur le mont Perdu face Nord et le lac du Marboré depuis Tuquerouye

 

Isard près du Marboré

 

J 3 : allez Houyam (adaptation  de « Hallelujah » de Leonard Cohen ) 

Houyam a choisi le bleu. Rien ne jure entre son sac Ofpreis et ses chaussures La Sportiva ; assortie au lac du Marboré, elle nous a concocté un parcours de 22 km de toute beauté.

Nous saluons isards et marmottes avant de piquer droit au fond du cirque de la Pineta : 1000 m de descente, j’en ai les oreilles débouchées et la houpette recoiffée.

Nous poursuivons par une “faja”, sente peu balisée qu’agrémentent quelques passages équipés. Les 90 mn que nous devions y passer se transforment en 4h, la végétation luxuriante nous ralentit. Il est 16h quand nous parvenons au col d’Anisclo. Prendre à droite la vire de Las Olas, exposée, engagée, avec la promesse d’atteindre le refuge Goriz à 19h, ou bien choisir la sécurité par un parcours plus long ?

La fatigue brouille nos prises de décision, et malgré les hésitations, nous décidons d’envoyer le binôme Guillaume & Cyril en mode speed vers le Goriz pour négocier une arrivée tardive du reste du groupe.

Nous sommes tous au Goriz à 21h30, lessivés mais ensemble.

 

“Maman, ça veut dire quoi, prendre une décision?”

Vagamaya fait rougir plusieurs de ses ventouses car la question est complexe. Cinq minutes passent puis la mère tente une réponse : “Les humains ont consacré beaucoup de temps et d’énergie à choisir leur mode de vie, parfois même ils ont réfléchi à leur propre perte, comme s’ils étaient programmés pour ne durer qu’un laps de temps, environ 10.000 de leurs années. Nous autres ne faisons aucun effort pour décider car nous ne sommes qu’un réseau collectif connecté à notre terre nourricière et nos actes sont issus uniquement de l’intérêt collectif ».

 Vallée de la Pineta

 

Faja de La Tormosa

 

J 4 : Casier 63

Jour de repos relatif pour les dames et de conquête du mont Perdu pour les messieurs.

Nous partons légers car le gros de nos affaires est logé dans des casiers du Goriz. J’ai abandonné ce journal dans le casier 63, clin d’œil au Puy-de-Dôme.

Au retour, j’expose à Catherine la guérisseuse mes ampoules comme des trophées. Catherine a sorti ses lunettes de glacier vintage Jublo, j’aime plonger mon regard dans ses deux hublots. Fil à coudre, aiguille, aseptisant, sparadrap, Catherine jongle avec les ustensiles pour me refaire un pied à neuf. Catherine la Grande m’a remis sur pied.

 

Vagamaya poursuit la lecture en traduction spontanée, puis marque une pause méditative.

Cette civilisation consacrait du temps à grimper des sommets, à prendre des décisions, à guérir des blessures, à écrire des moments vécus. Quel temps lui restait-il pour l’essentiel ?

Son petit attelage spatial devait explorer l’un des 1157 points d’intérêt de cette nouvelle planète : le catalogue local, appelé Unesco, répertoriait en effet le patrimoine de ce satellite de l’étoile Soleil. C’était bien pratique !

Ascension du mont Perdu

 

J5 : la Brèche 

Après deux nuits au Goriz, nous revenons en France.

Emily n’a rien laissé au hasard, elle nous prévoit un petit tour par une glacière logée dans les falaises du cirque au beau milieu du chaos rocheux. Sans savoir repérer le chemin du pas des Isards, nous retrouvons l’itinéraire normal qui conduit à la porte du Nord, la Brèche de Roland. Entaille magistrale dans l’imperturbable muraille, la Brèche clôture cette parenthèse solaire de quatre jours dans les Pyrénées espagnoles.

Avant de basculer vers le refuge de la Brèche de Roland, nous nous aventurons vers le Taillon jusqu’au doigt de la fausse brèche. Nous hésitons à poursuivre. Le poids des sacs, le brouillard montant côté français, le chemin de crête nous font rebrousser chemin.

 

Ascension de la Brèche de Roland

Sur la Brèche

 

Bruine et brouillard nous attendent en France. Caillante assurée sous les tentes cette nuit, que la météo annonce froide et venteuse.

Je profite d’un accès 4G pour googler sur le chemin final, l’Echelle de Sarradets, qui nous permettra de boucler la boucle du tour du mont Perdu. Vu le mauvais temps, je vais laisser mon journal de bord dans un des casiers. Au crépuscule, nous entendons une déflagration qui résonne dans le cirque. Le brouillard semble rougir, ça doit être la fatigue.

 

Côté français, le mauvais temps est là

 

“Maman, c’est quoi googler ???”

Vagamaya consulte quatre ventouses avant de répondre à Hugawarta la numéro 12 : “Cette civilisation des Terriens fonctionnait par la connaissance acquise et archivée. Le savoir était exogène et il fallait à chacun des Terriens un recours à une vaste base de données pour obtenir et partager des informations. Mais pas toutes. En effet, certaines d’entre elles n’étaient pas facilement partagées et pourtant c’étaient celles qui auraient pu les sauver ! Nous autres portons dans nos gènes le savoir universel et chacune d’entre nous possède l’intégralité des connaissances de notre civilisation. » 

Vagamaya ne saura rien du jour 6, sinon quelques hypothèses. Pas facile de comprendre ce qu’est un jour chez les Terriens. On pourrait leur demander, mais il ne semble plus y en avoir sur cette partie de planète Terre.

Quand la planète bleue s’est embrasée, le signal leur a enfin été donné de pouvoir la visiter. Alors, elles se sont réunies sur leur mère planète une dernière fois pour saluer les fécondables sédentaires. 

Et écrire une nouvelle histoire extra-martienne.

 

(1)    HRP = Haute Route des Pyrénées (NDLR)


 
 

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